"il n'est rien de réel que le rêve et l'amour" (Annes de Noailles)

Calligraphie de Hassan Massoudy

l'intégrale du mini-roman est ici

 


18

je me souviens de cette soirée où ma soeur et moi étions en chemises de nuit, la mienne rose et celle de ma cadette, blanche, en nylon, les premières et dernières que nous ayions eues, totalement transparentes
on venait de prendre notre douche et on avait enfilé nos toilettes comme des dessous de mariées!


ma soeur était loin d'être pubère, moi, j'étais fière de mes attributs féminins en devenir
et de mon petit corps bien planté, bien mignon, bien rond, bien rose et blond et plein de vie
c'était ma grand-mère qui avait acheté les chemises en question, et quand on les mettait, habituellement, personne ne se demandait jamais l'effet que ça pouvait produire sur mon père ou nos frères et cousins-cousines, parce que les enfants, ça grandit peu dans la tête et le regard des parents

toujours est-il que ce soir là, juste au moment où on venait de les enfiler, et de s'admirer toutes deux dans la grande glace verticale de l'armoire de la chambre des parents
mon oncle arriva, oui toujours le même, avec son copain, un grand type, genre de Valentin le desossé, total déshinibé et qui fumait comme qui respire et qui mentait autant qu'arracheur de dents
et qui roulait des mécanoches, plaisantait les femmes ou les chahutait, ses grandes mains avec ses longs doigts partant en bal(l)ades courtoises exploratoires
me rappelle plus pourquoi ils étaient rentrés chez nous
pour parler de quoi à nos parents
encore une de leurs embrouilles à la noix, ou d'histoire cochonne dont il faudrait rire grassement avec eux
arrosée d'apéro
la routine
on était dans la salle commune pour dire bonsoir aux parents
et les voilà qui entrent sans même frapper, hilares, bras dessus-bras dessous
au lieu de disparaître comme des petites souris en riant
on reste planté là, au beau milieu de la salle de séjour qui est aussi la cuisine et souvent le cabinet de toilette
moi, le sourire légèrement gauguenard ou provoquant, ben oui, quoi, on est pas seulement de la "marmaille", mais déjà des Femmes!
leur regard à travers nos accoutrements transparents, ne nous laisse aucun doute
aux parents non plus qui soudain nous bousculent, "vite, vite, un bisou et au lit! on s'excuse, c'était l'heure du bain, allez, allez, les filles!"
la mère qui s'empresse de nous raccompagner, desfois qu'on voudrait refaire face à la bande d'homme aux pensées lubriques
de ce jour là, c'est étrange, mais on a dû mettre des sous-vêtements lorsqu'on portait ces chemises
et allez donc savoir pourquoi!

 

Fleurdatlas 7 novembre 08